Pendant tous les préparatifs de notre tour de la Gaspésie à moto, j’ai douté de ma capacité à mener ce projet jusqu’au bout. Je suis débutante. J’ai fait mon cours, j’ai mon apprenti conducteur.
Je n’avais donc pas beaucoup d’expérience. Après une randonnée d’une heure, j’étais déjà fatiguée. Pourtant, je préparais un voyage de plusieurs semaines pendant lequel j’allais devoir conduire presque tous les jours, avec tous mes bagages attachés sur ma moto.
Plus le départ approchait, plus la question revenait : est-ce que je suis réellement capable de faire ça?
Trouver les conditions dans lesquelles je pouvais réussir
Peu avant notre départ, j’ai remarqué quelque chose d’important. Lorsque je faisais de la moto le matin, pendant que j’avais encore toute mon énergie, c’était mille fois plus facile. Et lorsque je choisissais une route que je connaissais déjà, la conduite me demandait beaucoup moins d’efforts.
Je n’étais pas soudainement devenue une motocycliste expérimentée. J’avais simplement trouvé des conditions qui me permettaient de mieux utiliser les capacités que j’avais déjà.
Cette découverte m’a rassurée. Je n’avais pas besoin d’être capable de rouler toute la journée. Je pouvais partir le matin, prévoir des étapes raisonnables et m’arrêter avant d’être épuisée. Je pouvais construire le voyage autour de ma réalité plutôt que d’essayer de suivre celle de quelqu’un d’autre.
Partir quand même
Puis, le jour du départ est arrivé.
Nous sommes partis avec nos motos chargées de bagages. J’étais seule aux commandes de la mienne. Mon chum conduisait la sienne, avec un bagage d’expérience important — en plus de tous les bagages attachés sur sa moto.
Nous avons pris la route et dormi dans différents campings. Certains étaient simplement corrects. D’autres étaient magnifiques.
Malgré mes inquiétudes, j’avançais. Une étape à la fois, une route à la fois.
Je commençais à comprendre qu’on n’a pas toujours besoin de se sentir prête pour partir. Parfois, il suffit d’avoir suffisamment préparé la prochaine étape.
Apprendre à danser avec le vent
Puis, nous sommes tombés sur une semaine de tempête de vent qui touchait pratiquement tout le Québec. Les rafales atteignaient jusqu’à 68 km/h.
À moto, je passais mon temps à compenser d’un bord puis de l’autre. Le vent poussait la moto, déplaçait mon corps et exigeait une concentration constante. Avec mon expérience limitée et tous mes bagages, c’était intense.
Et pourtant, malgré le vent, je devenais de plus en plus à l’aise.
Chaque kilomètre me permettait de mieux comprendre ma moto. J’apprenais comment elle réagissait et comment ajuster mes mouvements. Ce qui me semblait presque impossible au départ devenait tranquillement quelque chose que je pouvais gérer.
Je n’étais pas soudainement devenue invincible. J’étais simplement en train d’acquérir de l’expérience en avançant.
Trente-six heures dans une tente à Cap-Chat
Rendus à Cap-Chat, le plaisir a commencé à diminuer.
Il faisait environ 12 degrés. Il pleuvait et le vent ne cessait jamais. Il n’y avait même pas de spa pour aller se réchauffer!
Nous avions monté la tente, mais nous ne pouvions pas en sortir tous les deux en même temps parce qu’elle menaçait de partir au vent. Nous sommes restés environ 36 heures à l’intérieur.
Un peu intense, quand même.
À ce moment-là, poursuivre simplement parce que c’était le plan n’aurait plus été de la persévérance. Ça aurait été s’entêter.
Nous avons donc décidé de modifier notre destination.
Nous sommes revenus à la maison, nous avons pris la van et nous sommes allés trouver l’été là où il était!
Modifier le projet n’efface pas ce qu’on a accompli
Nous n’avons pas fait le tour complet de la Gaspésie comme prévu. Pendant un instant, j’aurais pu voir cela comme un échec.
Pourtant, je suis partie avec ma propre moto. J’ai roulé malgré le doute, la fatigue et le vent. J’ai dormi dans différents campings. J’ai appris à mieux connaître mes limites et mes capacités. Surtout, je suis devenue de plus en plus à l’aise au fil des kilomètres.
Changer notre destination n’a rien effacé de tout cela.
Persévérer ne signifie pas toujours aller jusqu’au bout du plan initial, peu importe les conditions. Parfois, persévérer signifie reconnaître que les circonstances ont changé, ajuster son itinéraire et préserver suffisamment son énergie et son plaisir pour pouvoir repartir.
C’est aussi vrai en affaires.
On peut avoir un objectif précis, préparer un plan et se mettre en route avec les meilleures intentions du monde. Puis, la réalité arrive : un imprévu, une fatigue qu’on n’avait pas anticipée, une stratégie qui ne fonctionne pas ou l’équivalent entrepreneurial de rafales à 68 km/h et du frette!
Modifier le plan ne veut pas nécessairement dire abandonner le rêve.
Partir sans attendre d’être parfaitement prête
Ce voyage m’a appris que le courage n’arrive pas nécessairement après la peur. Il existe souvent en même temps qu’elle.
Je suis partie sans être certaine d’être capable. Je n’avais pas accumulé des milliers de kilomètres d’expérience. Je n’étais pas devenue soudainement infatigable. J’avais seulement appris à mieux me connaître : partir le matin, prévoir des distances raisonnables, respecter mon énergie et ne pas me comparer à une personne beaucoup plus expérimentée. Finalement, on roulait à peu près 3h-3h30 par jour.
On attend souvent de se sentir prête avant de lancer une offre, d’embaucher, de prendre la parole ou de commencer un projet important. Pourtant, la certitude complète arrive rarement avant le premier pas. Ainsi que l’indication de où mettre le pied pour le deuxième pas…
Quelquefois, il faut préparer son équipement, choisir une première destination et partir avec l’expérience qu’on possède aujourd’hui.
Le reste s’apprend sur la route.
Je n’ai peut-être pas réalisé le voyage exactement comme je l’avais imaginé, mais j’ai maintenant très hâte de reprendre ma moto.
Je sais dorénavant qu’elle et moi, on peut s’unir et avancer ensemble.